Le pacte du caméléon, par Christine Bourrelly

L’un des premiers textes que j’ai écrits, en octobre 2017, pendant mon cycle de formation à l’écriture créative avec Aleph écriture.

Le Pacte du caméléon

 

par Christine Bourrelly

Les premiers hommes avaient la peau marron, et habitaient dans les plaines centrales d’un immense continent. Oh, oui ! C’était il y a très longtemps ! Je vous parle là d’une époque où les dieux avaient déjà du mal à s’accorder.

Moro, le dieu de la nature terrestre n’arrivait pas à faire entendre raison à Yuro, le dieu du ciel. Il avait besoin que Yuro fasse tomber les pluies pour que la nature prospère, mais ce dernier considérait que Moro ne lui témoignait pas assez de reconnaissance.

Quand la sécheresse s’installa, les hommes eurent beaucoup de mal à trouver de quoi manger, et un grand nombre d’entre eux mourut.

Moro, pourtant, avait très envie de leur venir en aide. Les hommes faisaient partie de ses animaux préférés. La divinité avait une certaine fierté à les regarder devenir intelligents, se tenir droits, marcher sur les pieds. Elle déplorait qu’ils puissent disparaître à cause d’Yuro qui refusait de laisser tomber la pluie.

Il y avait un autre animal que Moro regardait évoluer avec bienveillance, c’était le caméléon, qui s’adaptait de façon remarquable à son environnement.

Ce jour-là, Moro décida de les faire se rencontrer.

Voilà comment cela se passa.

Ago et sa femme enceinte Aya cherchaient désespérément à manger, mais ils étaient très faibles et fatigués. Lorsqu’ils s’assirent à l’ombre pour se reposer sur une feuille de bananier, ils ne virent pas tout de suite l’animal posé là, affamé lui aussi. De la couleur de la feuille, en partie jaune, en partie vert, les yeux clos, immobile, le vieux caméléon attendait qu’ils s’en aillent. Mais quand Aya s’allongea, la petite bête fit un écart pour ne pas se faire écraser, et c’est alors qu’Ago la vit. D’un geste vif, il l’attrapa par la queue.

Ago décida que seule Aya mangerait l’animal, parce qu’il lui fallait des forces pour enfanter. Il pourrait, lui, résister plus longtemps à la faim. Il conseilla à sa compagne d’engloutir le caméléon entier, pour ne rien perdre de l’énergie qu’il lui transmettrait. C’est ce que fit Aya, mais elle n’avait pas assez de vigueur pour mâcher et elle préféra avaler l’animal tout cru, en le gobant.

La créature arriva alors directement dans son gros ventre.

À l’intérieur, le caméléon fit connaissance d’Ayu, Ayi, Ayo, Aye et Agu, les enfants d’Ago et Aya qui grandissaient tranquillement dans les entrailles de leur mère. Ils étaient déjà très à l’étroit tous les cinq et l’arrivée de la bête les mit dans une grande colère. Ils voulurent l’expulser, mais le caméléon trouvait bien confortable de ne plus avoir à lutter pour survivre. Il sentait bien que dans le ventre d’Aya, il ne craindrait plus la faim. Il leur proposa un marché : « Si vous sortez, je vous donnerai l’une de mes plus grandes forces. Elle ne me servira plus, car j’ai fait mon temps sur Terre. Mais, vous, vous aurez besoin de ce pouvoir, qui vous sera très utile pour vivre longtemps et heureux. En échange, vous ne devrez plus jamais manger les animaux de mon espèce ».

Les petits trouvèrent la proposition intéressante, d’autant plus qu’ils avaient hâte de voir ce qui les attendait à l’extérieur. Ils acceptèrent.

L’un après l’autre, ils quittèrent rapidement le ventre de leur mère.

Ils naquirent tous avec la peau marron.

Ago et Aya étaient très heureux de cette progéniture, mais ne savaient pas comment la nourrir, parce qu’Aya manquait de lait. Ils réfléchirent un long moment, car les enfants hurlaient de faim. Ils décidèrent de supplier le dieu Yuro en dansant pour lui jusqu’au bout de leurs forces, battant le sol de leurs pieds au rythme des cris de leur progéniture.

Yuro n’était pas un si méchant dieu et il aimait assez qu’on le suppliât. Au bout de deux jours et deux nuits de cette danse désespérée, il se laissa amadouer. La pluie revint, et la végétation se colora à nouveau de vert. Moro et Yuro se réconcilièrent, et une longue période de prospérité commença. Les enfants purent grandir sereinement auprès de leurs parents dans une nature généreuse.

Lorsqu’ils devinrent adultes, et qu’ils se sentirent assez forts, les cinq enfants partirent sur les conseils de leurs parents, chacun dans une direction, à la découverte du monde. Ils voulaient s’assurer que si Moro et Yuro se fâchaient à nouveau, ils pourraient trouver de la nourriture ailleurs.

C’est lors de leurs longs périples à la découverte du vaste monde qu’ils comprirent le pouvoir qu’ils avaient reçu du caméléon. Dans chaque nouveau continent où ils s’installèrent, la couleur de leur peau changea, et leur corps s’adapta à leurs nouvelles conditions de vie.

Les années passèrent, les siècles et les millénaires aussi, et ils donnèrent naissance à tous les peuples de la Terre, sur tous les continents.

Depuis ce temps-là, les hommes ne mangent plus les caméléons.

15 commentaires
  • Dutoit Sylvie
    Posté le 13:33h, 25 juillet Répondre

    Excellent ! très chouette.

    • Christine Bourrelly
      Posté le 14:13h, 25 juillet Répondre

      Merci, ma Cops !

  • Douyere
    Posté le 15:45h, 25 juillet Répondre

    J’ai adoré 😘

    • Christine Bourrelly
      Posté le 18:31h, 25 juillet Répondre

      Merci, Stéphanie ! 🙂

  • Gonzalvez
    Posté le 16:14h, 25 juillet Répondre

    C’est un conte… très beau, et effectivement en rapport avec l’objectif de l’atelier créatif. Objectif atteint. Bravo. 🎈

    • Christine Bourrelly
      Posté le 18:24h, 25 juillet Répondre

      Merci, Marie-France, pour ta lecture et ton commentaire !

  • Peggy
    Posté le 19:01h, 25 juillet Répondre

    Quelle belle allégorie !
    Très beau Kinou !

  • Peggy
    Posté le 19:02h, 25 juillet Répondre

    Belle allégorie !
    Très beau texte Kinou !

    • Christine Bourrelly
      Posté le 19:19h, 25 juillet Répondre

      Merci, ma Peg ! J’adore savoir que tu me lis ! 🙂

  • Jean-Yves
    Posté le 21:31h, 27 juillet Répondre

    C’est vraiment très agréable de te lire…..merci 😀

    • Christine Bourrelly
      Posté le 21:36h, 27 juillet Répondre

      Merci, Jean-Yves !

  • Jean Michel Delefortrie
    Posté le 21:03h, 28 juillet Répondre

    Bravo , faut que je raconte cette histoire à nos petites-filles !!!

    • Christine Bourrelly
      Posté le 21:59h, 28 juillet Répondre

      Oh, merci, Jean-Michel ! Ça me ferait super plaisir !

  • Gilles
    Posté le 04:17h, 01 mars Répondre

    Ce conte pourrait bien être utile pour mettre à mal les théories suprémacistes
    Je te félicite

    • Christine Bourrelly
      Posté le 22:19h, 01 mars Répondre

      Merci, Ben ! Bises

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